A Essaouira comme partout ailleurs, certaines personnes ont marqué de leur talent et/ou de leur engagement, la vie de toute une population. D'autres sont restés dans l'anonymat mais contribuent à leur manière, au développement socio-économique et culturel de la cité des Alizés. Portraits croisés d'un Maâlem, d'une artiste peintre, d'un passioné de la pêche et d'un fin connaisseur du tuya.
En plein coeur du festival Gnaoua, il est tout simplement impossible de parler de figures marquantes d'Essaouira sans mentionner ceux qui au fil des ans, continuent de perpétuer de la plus belle des manières, cet art ancestral qu'est la culture gnaoua. Pour l'occasion, notre attention a été retenue par le gardien du temple de la culture gnaouie: Maâlem Mahmoud Guinea.
Né en 1951 d'un père gnaoui et d'une mère voyante, Maâlem Mahmoud Guinea a passé vingt ans dans l'ombre de son père pour apprendre et s'imprégner de l'art tagnaouite. C'est à l'âge de 10 ans qu'il commence à travailler aux côtés de son père comme musicien en jouant des crotales. A 12 ans, il apprend a jouer du guembri et à l'âge de 16 ans, il commence à participer à des cérémonies gnaouies. Le statut de Maâlem viendra par la suite, tout naturellement.
“Derrière chaque grand homme se cache une femme...”
Cet adage sied parfaitement au couple que forment Maâlem Mahmoud Guinea et Malika, sa femme qui est elle-même, voyante. Leur rencontre? Un pur fruit du hasard car madame est, elle, originaire de Marrakech. “C'était lors d'une lila que nous nous sommes rencontrés Mahmoud et moi. Il animait et moi je dansais; cela a été le coup de foudre”, raconte t-elle le sourire aux lèvres.
Depuis, 21 longues années ont passées et le couple se réjouit de leurs trois bouts de choux qui veulent eux aussi devenir Maâlems, comme leur père et leur grand-père.
Malika elle, c'est surtout une femme au physique impressionnant, aussi populaire que son mari et qui impose le respect. “Je suis certes la femme de Mahmoud mais je suis aussi son manager”, précise t-elle avec fierté. D'ailleurs, pour les interviews et autres c'est avec elle qu'il faut négocier, c'est elle qui signe la paperasse et c'est aussi elle qui sert de traductrice pour les non arabophones.
Elle accompagne le Maître dans toutes ses tournées, de Malabo à Tokyo en passant par Paris et Londres. Mahmoud lui très docile, se laisse guider au gré des humeurs de sa femme et il ne s'en plaint pas. Ils sont différents mais complémentaires tout comme la fusion entre l'art gnaoui et la world music.
A côté des Maâlems et autres grands représentants de la culture gnaouie, il y a des artistes qui ont décidé d'exprimer d'une autre façon, leur amour et leur passion pour leur ville d'origine. C'était le cas de Sadya Bairou, artiste peintre souirie, décédée il y a à peine deux mois.
Sadya Bairou, une artiste engagée
Née en 1963, Sadya Bairou a effectué des études à l'Ecole des Beaux Arts de Tétouan. Mais en 1994, elle décide de vivre entre Berlin et Essaouira. A la cité des Alizés, ceux qui la connaissaient bien garde l'image d'une femme et d'une artiste engagée, soucieuse de “l'environnement et de l'authenticité culturelle”.
"Sadya se plaisait depuis plusieurs années, à défendre ardemment, à travers une démarche pédagogique et artistique, les valeurs du respect de l'environnement et de l'authenticité culturelle".
Abderrahim El Bertai, délégué provincial du Ministère de la culture à Essaouira.
Toujours dans ce souci de participer activement, au développement des peuples, elle fonde en 2004, l'Association Akal de l'art et de l'écologie et en 2005, elle initie la Caravane des Arts et de l'environnement: “un évènement international qui a pour objectifs, l'éducation au respect de l'environnement et de la diversité par le biais de la pratique artistique”.
Pour rendre à César ce qui appartient à César, un hommage a été rendu à l'artiste ce jeudi 24 juin au Bastion Bab Marrakech à travers l'exposition d'une oeuvre qu'elle a elle-même préparée, intitulée “Traces et mémoires”. L'artiste sentait-elle qu'elle nous quitterait prématurément à l'aube de ce funeste mardi 13 avril?
De par son paysage et son histoire, Essaouira est une ville qui inspire nombre de gens. C'est la raison peut-être pour laquelle, les artistes -toutes spécialités confonfues, y sont légion. Pourtant, elle ne se nourrit pas seulement de cet Art. La pêche et l'artisanat, principaux secteurs de développement économique de la région, y occupent une place de choix.
Redouane, la pêche, dima dima la pêche
A 33 ans, Redouane un natif d'Essaouira, a déjà 23 ans de métier derrière lui. Sa passion? La pêche, encore et toujours. Ses parents avaient pourtant tenté de l'inscrire à l'école mais “je n'aimais pas les études; mon rêve, c'était de devenir pêcheur et aujourd'hui, je le suis”, dit-il allongé sur ses filets de pêche.
Pêcheur... un métier aléatoire et harassant mais que Redouane aime par dessus-tout. D'ailleurs pour pourvoir exercer à sa guise sa passion, ses proches ont du cotiser entre eux la rondelette somme de 8 millions de centimes (80.000 Dh) pour s'acheter une barque de pêcheur.
“Tous les jours à 5 h du matin, je prends le large et je rentre vers 8h au port. Je vends mes poissons jusqu'à 14h puis je rentre à la maison. Je peux parfois gagner 3.000 Dh par jour comme rien du tout. Mais en règle générale, je gagne assez bien ma vie; j'ai même un compte bancaire! J'aime ce métier et je ne compte pas changer de métier même si je dois me marier”.
Redouane
Comme Redouane, Mohamed, qui travaille depuis son plus jeune âge dans l'artisanat et plus particulièrement, avec le tuya (arbre proche du cèdre, qui pousse uniquement au Maroc, précisément dans les montagnes de l'Atlas (Essaouira, Azemour, Idaoutanane...), mène une vie incertaine.
Pour Mohamed, c'est l'artisanat en attendant mieux
A 38 ans, il travaille depuis 10 ans, dans un atelier de la médina d'Essaouira. Ici, il est le gérant. Que de chemin parcouru. Dans le passé, il circulait d'atelier en atelier pour pouvoir travailler à la sortie des cours ou pendant les vacances. Pour info, Mohamed est diplômé en physique.
En dépit de son amour pour l'artisanat, c'est surtout un tremplin en attendant mieux car l'artisanat, ” c'est très aléatoire, les gens n'achètent pas beaucoup, ils viennent surtout pour visiter. Mais on ne se décourage jamais, on travaille pour l'avenir”, explique Mohamed.
Avoir confiance en l'avenir... une nécessité pour ne pas perdre ses repères et avancer aux rythmes du monde.
Ana Lopes
29-06-2010